Le renoncement aux Lumières

Le renoncement aux Lumières

Le Monde, 3 juilleet 2009 :
Une grande partie des commentateurs se sont félicités du « discours de paix » prononcé le 4 juin au Caire par Barack Obama, annonçant un retournement de la politique américaine à l’égard du monde musulman. Mais ses bonnes intentions n’impliquent-elles pas un renoncement à promouvoir une société fondée sur la séparation du politique et du religieux face aux sociétés à dominante religieuse ? Faut-il, sous prétexte de ne pas prescrire à d’autres, par la force, notre système de valeurs, ne plus tenter de les convaincre de sa validité ni même le défendre ? La mollesse avec laquelle, ces dernières années, les sociétés européennes ont défendu leurs valeurs, quand elles ne les mettaient pas entre parenthèses, suscitaient déjà des inquiétudes sur l’avenir de la laïcité. L’évolution était plus préoccupante encore aux Etats-Unis où les prédécesseurs de M. Obama n’ont eu de cesse de multiplier les références religieuses. Le nouveau président paraît franchir une étape décisive dans cette régression.
Pour instaurer une coexistence pacifique entre l’Amérique et l’islam, M. Obama raisonne comme si la dimension religieuse était prépondérante pour tous les hommes et toutes les sociétés. Il lui semble évident que « nous aspirons tous à la même chose : aimer notre famille, notre communauté et notre Dieu ». Il se débarrasse ainsi du principal facteur du « choc des civilisations » : l’opposition entre les sociétés dominées par une religion et celles dans lesquelles tous les systèmes de pensée sont acceptés mais aucun imposé. Allant plus loin, il se désolidarise des pays laïcs comme la France. Parlant de la tolérance « assaillie de plusieurs façons différentes », il n’hésite pas à stigmatiser les pays occidentaux qui « empêchent les musulmans de pratiquer leur religion comme ils le souhaitent, par exemple en dictant ce qu’une musulmane devrait porter ». Il va jusqu’à affirmer que « nous ne pouvons pas déguiser l’hostilité envers la religion sous couvert de libéralisme ». M. Obama omet de préciser que le port du voile n’est prohibé dans ces pays que dans des circonstances précises.
En revanche, à aucun moment, il ne parle des atteintes à la liberté des femmes qui sont forcées de se voiler par les autorités religieuses ou politiques, par leur père, leur frère ou leur mari. Comment pourront-elles résister, alors que leurs oppresseurs auront beau jeu de leur rétorquer que le président des Etats-Unis lui-même a présenté le port du voile comme une manifestation de liberté religieuse ? De manière générale, s’il condamne les extrémistes et appelle à la réconciliation des chiites et des sunnites, M. Obama ne cite jamais les autres composantes du monde musulman, en particulier tous ceux, sans doute nombreux, qui aspirent à séparer la religion et la vie politique, qu’ils soient ou non croyants. Il fait ainsi le jeu des intégristes, qui entendent parler et agir au nom d’un islam unique perçu comme une communauté homogène et figée.

Au nom d’un rapprochement avec l’islam, le nouveau président fait sien le relativisme qui sévit dans les universités américaines. Il pousse l’humilité jusqu’à se repentir des crimes dont les Occidentaux se sont rendus coupables, sans évoquer ceux perpétrés par les autres civilisations, prête à l’islam d’innombrables inventions, notamment celle de l’imprimerie (généralement attribuée au chinois Bi Sheng et à Gutenberg), multiplie les affirmations douteuses ou franchement fausses, ne serait-ce qu’en ce qui concerne l’histoire des relations américaines avec le monde musulman. Avant d’affirmer que « l’islam a une tradition de tolérance dont il est fier », M. Obama, qui se dit « féru d’histoire », aurait été bien inspiré de se renseigner sur le statut traditionnel d’infériorité des chrétiens et des juifs en terre d’islam (dhimmis) et de comparer les « plus de 1 200 mosquées sur le territoire américain » avec le nombre d’églises et de synagogues par exemple en Arabie saoudite.
Il est même allé jusqu’à promettre, au titre des échanges, d' »encourager davantage d’Américains à étudier dans des communautés musulmanes ». Est-ce à dire qu’il met sur le même plan, disons, Harvard ou Yale et l’université coranique Al-Azhar – où il a prononcé son discours et qui n’admet que des étudiants musulmans à l’exclusion même des Coptes -, voire les madrasas pakistanaises ?
La justification de ce discours est évidemment d’amener le monde musulman à sortir de la logique d’encerclement qu’était censée produire la politique de George W. Bush. C’est supposer que l’hostilité à l’égard de l’Occident que répandent les mouvements islamistes et fondamentalistes résulte principalement de facteurs transitoires. Cette hostilité paraît au contraire avoir des motivations profondes et durables, mélange de ressentiment, de répulsion-séduction pour la liberté, de volonté de renforcer et d’étendre la primauté de l’islam.

Il est donc probable que le discours de M. Obama sera interprété comme un aveu de faiblesse, une étape majeure dans la voie des concessions, ce qui encouragera les mouvements extrémistes, à l’extérieur et à l’intérieur des pays occidentaux, à aller plus loin et à exiger davantage. Dans l’hypothèse où le président américain n’entend pas poursuivre dans ce sens, il est à craindre que son message ne les induise en erreur, un peu comme les atermoiements de la politique américaine ont conduit – à tort – Saddam Hussein à compter sur la passivité des Etats-Unis face à l’invasion du Koweït.
De plus, en renonçant à défendre les valeurs de la démocratie laïque, M. Obama rend plus difficile encore la tâche des réformateurs, en les privant de références alternatives à l’emprise du religieux. En même temps, il prend le contre-pied de ce qui constitue la première force de nos démocraties : se situer dans le réel et obliger ce faisant les régimes religieux à confronter leur imaginaire à ce réel et à mesurer leurs médiocres performances à cette aune. D’après le New York Times, préparant son discours en consultant des hommes d’affaires musulmans, M. Obama se serait inquiété de savoir si on y percevait « une voix musulmane ». En tout cas, on n’a pas entendu la voix d’un partisan des Lumières.

Source :
Le renoncement aux Lumières, par André Grjebine, Le Monde, 3 juillet 2009

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