Khadija Al-Salami, la féministe qui se bat contre les mariages forcés au Yémen

Qui est Khadija Al-Salami ? La féministe qui se bat contre les mariages forcés au Yémen

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A l’âge de 11 Ans, Khadija Al-Salami a échappé à un époux tortionnaire. Devenue réalisatrice et écrivaine, elle se bat pour que les petites filles ne soient plus mariées de force. Témoignage.

« Je croyais que notre destin était de souffrir. » Khadija Al-Salami avait 11 ans lorsque sa mère a lâché ces mots en guise d’excuses. Elle-même avait été mariée à l’âge de 8 ans. Dans sa région reculée du Yémen, il semblait normal de donner son enfant si jeune. Mais quand, quelques semaines plus tard, l’homme avait ramené Khadija pour qu’on la remette en état comme dans un service après-vente, elle avait mesuré l’horreur de son acte. Violée, battue, la petite fille se frappait la tête contre les murs pour mourir. « Aujourd’hui, j’ai changé mon destin », dit Khadija Al-Salami avec un sourire qui vous réchauffe l’âme. Trente ans plus tard, portée par ses rêves et sa ténacité, elle est devenue la première réalisatrice du Yémen. « Amina », « Une étrangère dans sa ville », « I am Nojoom »… chacun de ses films ou documentaires parle de femmes hors du commun qui veulent vivre librement. Dans le plus pauvre des pays arabes, où 70 % de la population féminine est analphabète, où les traditions sont de plomb et où le Printemps arabe s’est mué en une guerre civile dans laquelle l’Arabie saoudite vient de s’impliquer, l’émancipation des femmes est presque impossible. Pourtant, elles se battent. Avec des films, des articles, des vidéos postées sur Facebook. Des livres aussi, comme ce très beau « La Rosée du matin », que Khadija Al-Salimi vient d’écrire au nom d’une autre enfant rebelle, Nada Al-Ahdal. « Nada a cette chose en elle, cette force que j’ai eue de refuser d’être soumise. On naît avec. C’est un exemple pour nous toutes », explique Khadija. L’histoire de Nada est un peu la sienne. Nada avait 11 ans et voulait devenir chanteuse lorsque sa grande sœur, pour ne pas être mariée de force, s’est aspergée d’essence. Leur tante s’était suicidée de la même façon après avoir été battue par son mari. Dans les campagnes yéménites, ça se fait, ça se tait. On arrive à sauver la jeune femme. Mais les soins coûtent cher.

Elle se cache dans la prison et passe plusieurs jours avec les détenues

Pour les payer, on décide de marier Nada. Au petit matin, la fillette s’échappe et se réfugie à Sanaa, la capitale, chez son oncle, monteur à la télévision. Accusé de l’avoir kidnappée, ce dernier a une idée de génie : il filme sa nièce avec son portable et poste le tout sur Facebook. Sur la vidéo, Nada, merveilleuse de rage et de spontanéité, s’écrie : « Comment peut-on faire ça à des enfants ? Que fait-on de leur innocence ? De leur envie d’aller à l’école ? Nous n’avons rien fait de mal ! » La vidéo tourne dans le monde entier, l’opinion publique s’émeut, les parents de Nada sont sommés de s’expliquer… Khadija la contacte : « Je voulais l’aider. Tout de suite, elle m’a dit : “Je vais te chanter une chanson !” Avec mon association, My Future, qui soutient l’éducation des petites filles, nous finançons aujourd’hui ses études. » « Après mon divorce, ma mère et moi avons été répudiées par notre famille, raconte Khadija. Elle a vendu tous ses biens, nous avons dû travailler. J’ai passé mon adolescence à pleurer presque chaque jour. Je me suis raccrochée à l’école. A 16 ans, j’ai eu mon bac et j’ai obtenu une bourse à Washington ! » Là-bas, elle étudie le cinéma, la communication. Puis obtient un poste au service culturel de l’ambassade du Yémen à Paris. Cinq fois par an, Khadija retourne dans son pays. Pour voir ce qui s’y passe, pour filmer, pour dénoncer. En 2008, le procès de Nojoud Ali – une fillette de 10 ans qui s’était rendue seule au tribunal pour demander le divorce – la replonge dans l’enfer de son passé. Avant cette affaire, qu’elle relate dans son film « I am Nojoom »,Khadija Al-Salami pensait que le temps des mariages forcés était révolu. Comme encore bon nombre de ses amies. « Il existe une bourgeoisie, une société civile yéménite très importante, mais elle refuse de croire qu’on marie encore des enfants. Il y a un véritable fossé entre elle et le reste de la population. Moi, je viens d’une famille très modeste, alors je peux comprendre comment ça fonctionne. » Autre belle rencontre, celle d’Amina, une adolescente condamnée à mort pour le meurtre de son mari. Lorsqu’elle en entend parler, Khadija fait des pieds et des mains pour qu’on l’autorise à la voir. Mais, au lieu de se contenter d’une interview, elle se cache dans la prison et passe plusieurs jours avec les détenues. Et profite d’une visite à Paris de l’ancien Président yéménite Ali Abdallah Al-Salih pour demander – et obtenir – sa libération : « Amina avait 14 ans ! Elle aussi avait été mariée enfant. » mais Khadija al-salami ne se bat pas seulement pour l’éducation des filles et contre le mariage forcé. Dans « Une étrangère dans sa ville », un documentaire éblouissant primé au festival de Beyrouth, sa caméra se laisse ensorceler par une petite rebelle, rieuse et garçon manqué, qui ose faire du vélo – et même du scooter ! – dans les rues de Sanaa. « Mon film a inspiré “Wadjda”, de Haifaa Al-Mansour [la première cinéaste saoudienne, ndlr]. Mais moi, je raconte une histoire vraie », confie-t-elle.

Le voile est une tradition byzantine du Ier siècle, pas une tradition musulmane

On y voit Najmia, 13 ans, jouer au ballon les cheveux au vent, traîner le soir en jean avec ses copains garçons et répondre aux insultes des passants avec un sourire ravageur. « Je veux sentir le vent, je veux respirer, dit-elle. Les gens m’engueulent, mais ils sont jaloux. Ce n’est pas grave, laissons-les faire, la vie est courte ! » L’imam de la grande mosquée de Sanaa lui-même salue son courage et sa liberté : « L’honneur d’un être humain est dans sa tête, pas dans le voile ! » Une liberté qui fut celle de Khadija, quand les rues de Sanaa riaient des couleurs chatoyantes des robes des femmes. « Pas ces fantômes noirs, regrette-t-elle. Depuis une dizaine d’années, les femmes se voilent de la tête aux pieds. Le Yémen n’avait jamais été intégriste. J’explique dans mon film que le voile est une tradition byzantine du Ier siècle, pas une tradition musulmane. » Comme il n’y a pas de cinéma à Sanaa et qu’elle n’a pas eu l’autorisation de montrer son film à la télévision, Khadija a pris un grand drap et est allée de place en place organiser des projections devant une foule étonnée : « Les gens venaient me voir, les filles me parlaient de leurs problèmes, me disaient à quel point il est difficile de s’émanciper. Je leur répétais que, si on est déterminée, on y arrive. Regardez-moi ! » depuis quelques semaines, son espoir de voir les femmes vivre librement a été mis entre parenthèses. Pour un temps, espère-t-elle. « Mais avec les bombardements de l’armée saoudienne chez nous, la mainmise des Frères musulmans sur nos institutions et la menace toujours présente d’Al-Qaida, que voulez-vous… Les gens se battent déjà pour manger, alors les droits des femmes ! » Lors du Printemps arabe en 2011, beaucoup de Yéménites s’étaient prises à rêver. Après le renversement du Président Al-Salih en février 2012, une conférence de dialogue nationale avait été réunie ; 27 % de ses représentants étaient des femmes. Arwa Othman, figure du pays, présidait la commission des droits et libertés. Depuis, elle a reçu des mena ces. L’écrivaine et journaliste Bouchra Al-Maqtari, à qui Khadija a consacré un documentaire, a été l’objet d’une fatwa. On a tiré à la mitraillette sur sa maison. « Elle porte autour du cou un collier avec Che Guevara, raconte Khadija. Elle dit qu’elle préfère mourir pour ses principes que se soumettre. J’éprouve une grande admiration pour elle. » Ne pouvant plus publier – les journaux craignent de subir des représailles –, Bouchra Al-Maqtari poste ses articles sur Facebook. « Pendant le Printemps arabe, sourit Khadija, des paysans sont venus en masse manifester en ville après un appel sur Facebook. Ils étaient persuadés que Facebook était une personne ! Alors, des femmes de Sanaa sont sorties dans la rue avec leur ordinateur pour leur expliquer ce que c’était. » Une période bénie. Où l’on tentait de se parler entre bourgeois et gens du peuple, entre hommes et femmes. « La vie avait un sens pour tout le monde », conclut Khadija. Avant de nous quitter, elle tient à parler de ces jeunes Françaises qui trouvent si peu de sens à leur vie qu’elles font le chemin inverse du sien et se voilent intégralement, s’enferment dans un village au fin fond du désert : « Les salafistes leur donnent quelque chose qui manque dans nos sociétés, explique-t- elle. Vous savez ce que c’est ? La confiance en soi. Le sentiment d’exister. Moi, je voudrais leur donner cela aussi. Mais autrement, avec un sourire plein d’espoir et de révolte. Car c’est comme ça qu’on gagne dans la vie. »

« La rosée du matin », de Nada Al-Ahdal, avec la collaboration de Khadija Al-Salami (éd. Michel Lafon, 176 p.).

 

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